La reconnaissance est l’un des besoins psychologiques les plus puissants chez les entrepreneurs. En entreprise familiale, son absence peut affecter la motivation, les relations, la relève et même la performance de l’entreprise.
Elle a fait cinq cents kilomètres pour aider son père aux foins. Elle n’attendait pas de merci. Son père n’en disait jamais. Puis, au moment de partir, il l’a serrée dans ses bras, les yeux pleins d’eau, et il a dit ce seul mot. Des années plus tard, c’est encore ce souvenir qui lui monte à la mémoire.
Récemment j’ai partagé une courte réflexion sur trois phrases qui paraissent pourtant si simples. « Merci. » « J’apprécie ce que tu fais. » « Une chance que tu es là. » Je ne m’attendais pas à ce qu’elle touche autant de monde. Les partages et les commentaires m’ont rappelé une chose que j’observe depuis plus de vingt-cinq ans auprès des entreprises familiales. Nous sommes souvent plus prompts à nommer ce qui cloche qu’à dire ce que nous apprécions.
Pourquoi est-il si difficile de dire « merci »?
On le dit souvent, presque comme une évidence. Tout ce qu’on fait, c’est pour la famille. On se lève plus tôt, on rentre plus tard, on fait beaucoup de sacrifices. Et c’est vrai.
Mais voici le paradoxe que j’observe. Dans nos familles, nous sommes souvent plus sévères que partout ailleurs. On remarque ce qui cloche. On nomme ce qui n’a pas été fait, ce qui a été oublié, ce qui ne fonctionne pas.
Pendant ce temps, ce que l’autre fait de bien : silence radio. On en parle rarement. Le ratio penche du mauvais côté, et la personne finit par n’entendre que les reproches. On est prompt à souligner l’erreur, lent à souligner le mérite. Notre mémoire, elle, retient les critiques bien plus fort que les bons coups.
Le plus révélateur, c’est que lorsque je demande à quelqu’un s’il trouve son frère, son père ou sa conjointe compétent, s’il apprécie ce que cette personne apporte, il n’a aucune difficulté à me répondre. Les qualités montent d’elles-mêmes. La fierté est là, entière. La reconnaissance existe. Elle est simplement restée à l’intérieur, sans jamais être dite à la personne concernée.
Alors pourquoi est-ce si difficile, justement avec ceux qui sont le plus proches de nous? Plusieurs raisons se conjuguent.
On se dit qu’il doit déjà le savoir. C’est la croyance la plus fréquente. À quoi bon le dire, puisque c’est évident? Sauf que ce qui est évident pour nous ne l’est presque jamais pour l’autre.
On a appris à garder ça en dedans. Dans bien des familles, on a grandi en voyant l’affection se prouver par le travail plutôt que se dire avec des mots. Exprimer de la fierté ou de la tendresse peut même sembler déplacé, presque gênant.
Le psychologue Jeffrey Young appelle ça des schémas, ces façons de percevoir les relations qui s’installent très tôt dans la vie et qui, une fois adultes, continuent de nous guider sans qu’on s’en aperçoive.
Ça nous rend vulnérables. Dire merci, c’est laisser paraître que l’autre compte pour nous. Cette ouverture fait peur.
On craint que ça nous affaiblisse. Comme si reconnaître la valeur de quelqu’un venait diminuer la nôtre. C’est pourtant exactement l’inverse.
On attend des autres ce qu’on ne leur donne pas. C’est le paradoxe le plus fréquent. On espère soi-même être reconnu, parfois intensément, tout en étant incapable d’offrir cette reconnaissance. Chacun attend de l’autre le merci qu’il ne dit pas lui-même.
La proximité finit par tout banaliser. À force de côtoyer quelqu’un chaque jour, on tient sa présence pour acquise. Ce qui est constant devient invisible.
On attend le bon moment. Un moment plus calme, plus solennel, qui ne vient jamais.
Pourquoi croyons-nous que les autres « le savent déjà »?
Le problème, c’est que notre cerveau ne fonctionne pas ainsi. Nous accordons énormément d’importance à ce qui est observable. Quand aucun signe de reconnaissance n’est exprimé pendant longtemps, des questions finissent par s’installer. « Est-ce que c’est correct, ce que je fais? Est-ce qu’on m’apprécie? »
La recherche en psychologie tend à montrer que les personnes qui expriment régulièrement leur reconnaissance entretiennent des relations plus solides et un climat de confiance plus stable. La reconnaissance agit comme une sorte de ciment relationnel. Elle réduit les interprétations négatives et nourrit le sentiment d’être vu. À l’inverse, le silence prolongé laisse toute la place à l’interprétation. Et l’histoire qu’on finit par se raconter est rarement la bonne. Mais, on y croit.
Que raconte le silence quand la reconnaissance reste sans mots?
Dans une même entreprise familiale, le même silence peut nourrir quatre récits différents.
Le père croit que sa fille sait à quel point il est fier d’elle.
La fille croit qu’elle ne sera jamais à la hauteur.
La conjointe croit que ses années d’efforts sont devenues invisibles.
L’employé se demande pourquoi il continuerait d’en donner plus.
Je repense souvent à une jeune femme rencontrée après une conférence. Étudiante, elle avait fait près de cinq cents kilomètres pour revenir aider son père pendant les foins. Son père n’était pas un homme démonstratif et elle ne s’attendait pas vraiment à un merci. Au fond, elle espérait seulement qu’il remarque sa présence. Au moment de repartir, il l’a serrée dans ses bras, les yeux pleins d’eau, et il lui a dit un seul mot. « Merci. »
Des années plus tard, c’était encore ce souvenir qui lui montait spontanément à la mémoire. Pas une récompense. Pas un cadeau. Pas une augmentation de salaire : Cinq lettres.
Quel est le vrai coût du silence dans une entreprise familiale?
On croit qu’une reconnaissance non dite reste sans conséquence, puisque l’affection, elle, est bien réelle. Ce que je vois dans les entreprises, c’est l’inverse. Je rencontre rarement des familles qui se brisent sur un seul grand conflit. Beaucoup plus souvent, elles s’éloignent à force de petites absences. Une reconnaissance jamais exprimée. Une fierté jamais dite. Et trop de critiques pour des riens. Un merci sans cesse reporté à un moment qui n’arrive jamais.
À la longue, les effets débordent largement du terrain des émotions.
Le climat de travail se refroidit.
La motivation s’effrite et les initiatives se raréfient.
Les conflits occupent plus de place qu’ils ne le devraient.
La relève hésite à s’investir dans une entreprise où elle ne se sent pas vue.
Les parents ont l’impression que tout est dû pour la relève.
Les bons employés deviennent plus faciles à perdre.
Dans une entreprise familiale, le silence n’est pas gratuit. C’est sans doute le poste de dépense le moins visible, et l’un des plus coûteux.
Comment exprimer sa reconnaissance de façon concrète?
La bonne nouvelle, c’est qu’il ne manque parfois qu’une phrase. Cette semaine, je vous propose une petite expérience. Choisissez une seule personne. Pas trois. Une seule. Et dites-lui précisément ce que vous appréciez chez elle. Pas un compliment vague. Pas un « merci pour tout » qui ne se pose nulle part. Quelque chose de concret. « J’ai remarqué que tu es resté une heure de plus hier soir pour finir. Ça m’a énormément aidé. Merci. » Ou encore. « J’apprécie ta patience avec les employés. Tu apportes quelque chose que je ne sais pas toujours faire. »
Puis observez. Pas seulement la réaction de l’autre. La vôtre aussi. Vous découvrirez peut-être que le plus difficile n’était pas de prononcer le mot. C’était d’accepter de laisser paraître ce qu’il y avait derrière. Et c’est souvent exactement là, dans ce petit inconfort assumé, que commencent les relations les plus solides.
Questions fréquentes sur la reconnaissance en entreprise familiale
Pourquoi est-il si difficile de dire merci dans une entreprise familiale ?
Parce que dans plusieurs familles où le travail prime, on a appris que l’affection se démontre par les gestes plutôt que par les mots. On tient aussi pour acquis que l’autre le sait déjà. Mettre des mots sur sa reconnaissance oblige à se rendre un peu vulnérable, ce qui explique qu’on hésite, même quand l’estime est bien réelle.
Est-ce que la reconnaissance améliore vraiment le climat de travail?
La recherche en psychologie tend à le montrer. Les personnes qui expriment régulièrement leur reconnaissance entretiennent des relations plus solides et une confiance plus stable. La reconnaissance réduit les interprétations négatives et renforce le sentiment d’être vu, ce qui soutient la coopération.
Comment exprimer sa reconnaissance à un employé sans que ça sonne faux?
En restant précis. Un « merci pour tout » général touche peu. Nommez le geste exact et son effet concret sur vous. Plus l’observation est spécifique, plus elle est reçue comme sincère.
Quels signes indiquent qu’un manque de reconnaissance s’installe dans l’entreprise?
On peut repérer une motivation qui baisse, des initiatives plus rares, une relève qui hésite à s’engager et des départs qui se multiplient. Ce ne sont pas des diagnostics, mais des signaux qui invitent à se poser la question avant que l’écart ne se creuse.
La reconnaissance a-t-elle un lien avec la rétention de la relève?
Souvent, oui. Un successeur qui ne se sent pas reconnu doute de sa place bien avant de douter du projet. Nommer sa contribution, tôt et clairement, fait partie des conditions qui donnent le goût de rester et de reprendre.
Par où commencer quand on n’a pas l’habitude de verbaliser?
Par une seule personne et une seule phrase, cette semaine. Choisissez un geste précis que vous avez remarqué et dites-le simplement. L’habitude se construit un merci à la fois.
À propos
Pierrette Desrosiers, M.Ps., est la psychologue des entrepreneurs et des entreprises familiales. Ses champs d'expertise incluent le TDAH entrepreneurial, les dynamiques de couples en affaires et le leadership féminin. Première psychologue à se consacrer au secteur agricole au Canada, elle connaît de l'intérieur les réalités des familles en affaires.
Depuis plus de vingt-cinq ans, elle a accompagné plus de 350 entreprises et rejoint plus de 60 000 personnes au Canada et en France pour les aider à bâtir des entreprises rentables et agréables à vivre.
Auteure de Survivre à la réussite, elle est aussi conférencière et formatrice.
Parce que vous méritez les deux.