Toujours plus… mais jamais assez?

On confond souvent la dépendance à l’entrepreneuriat avec de la passion ou de l’ambition. Pourtant, la dépendance à l’entrepreneuriat suit la même mécanique cérébrale qu’une dépendance à une drogue ou à un écran. Voici ce que 25 ans en pratique m’ont appris à reconnaître et 8 pistes pour ajuster sans renier qui on est.

Par Pierrette Desrosiers, M.Ps., psychologue du travail spécialisée en milieu agricole — 25+ ans d’expérience auprès des entreprises familiales québécoises.

« Je ne comprends pas… », dit Sylvain.

« L’entreprise va bien. On atteint nos objectifs. J’ai tout ce que je voulais. On a même gagné des prix. Mais à force d’enchaîner les projets, je suis épuisé. Et quand ça s’arrête, je ne sais plus trop quoi faire, je m’ennuie. On dirait qu’il n’y a plus rien qui me rend heureux. »

Sylvain sent bien que ça cloche. Il travaille fort. Il est engagé. Pourtant, quelque chose a changé. Les réussites s’accumulent, mais ne procurent plus le plaisir attendu.

Ce que Sylvain ressent, beaucoup d’entrepreneurs le vivent sans toujours mettre de mots dessus.

Quand la passion devient une prison

Dans le milieu agricole, travailler fort est une valeur. Être engagé, persévérant, ambitieux, motivé, développer et investir sont des qualités essentielles pour faire avancer l’entreprise. Le problème n’est donc pas le travail en soi, mais ce qui, dans l’entrepreneuriat, stimule le cerveau.

Lorsque la stimulation liée aux projets devient nécessaire pour se sentir bien et que l’arrêt devient inconfortable, l’engagement peut glisser vers une forme de dépendance à l’entrepreneuriat. Un phénomène de plus en plus étudié en psychologie du travail et dans les sciences de la motivation.

Pourquoi l’entrepreneuriat peut devenir addictif

Sur le plan du cerveau, l’entrepreneuriat active puissamment les circuits de la récompense, en particulier la dopamine. Contrairement à ce que l’on croit, la dopamine n’est pas tant liée au plaisir lui-même qu’à la motivation et à l’anticipation de la récompense. Autrement dit, ce n’est pas ce que l’on obtient qui stimule le plus le cerveau, mais ce que l’on espère obtenir.

La dopamine s’active dès que le cerveau anticipe un gain. Atteindre un objectif, démarrer un nouveau projet ou recevoir de la reconnaissance active les circuits de la récompense. Ce sont les mêmes circuits qui sont stimulés par certains comportements (les jeux de hasard, l’utilisation des écrans, etc.) ainsi que par certaines substances (l’alcool, les drogues ou les aliments très sucrés et gras). Le cerveau ne distingue pas une réussite entrepreneuriale d’un comportement à risque. Il réagit à la promesse de récompense et à l’intensité de la stimulation.

Le mécanisme est le même, seule la source change

Dans une dépendance à la drogue, on cherche une substance. Dans une dépendance aux réseaux sociaux, on cherche des notifications. Dans une dépendance à l’entrepreneuriat, on cherche des résultats, des défis, des réussites ou de la reconnaissance.

Le mécanisme est le même : stimulation, plaisir, adaptation du cerveau, puis besoin de toujours plus.

Le phénomène d’habituation

À force de stimuler le système de récompense, le cerveau s’adapte. Avec le temps, il faut plus de projets, plus de défis et plus d’intensité pour ressentir la même satisfaction. Les récepteurs dopaminergiques deviennent moins sensibles. Résultat : les plaisirs simples perdent leur saveur. Pour Sylvain, même les moments autrefois attendus : un souper tranquille, une fin de semaine de congé ou le rire de ses enfants semblent maintenant fades. Exactement comme chez un adolescent qui ne trouve plus rien d’intéressant sans écran.

Les montagnes russes de la dopamine

Ce fonctionnement crée un cycle bien connu : un high après une réussite, suivi d’un down : fatigue, vide intérieur ou irritabilité. Vient ensuite la recherche d’un nouveau projet pour remonter. Ce qui devient inconfortable, comme dans toute dépendance, ce n’est pas le repos, mais l’absence de stimulation. Quand les projets cessent, la dopamine chute. Le repos, la routine ou le manque de nouveaux défis deviennent alors difficiles à tolérer. L’ennui s’installe et l’arrêt donne l’impression d’être inutile. Comme dans toute dépendance, ce n’est pas l’absence de plaisir qui fait mal, c’est l’absence de forte stimulation.

Quels sont les signes de la dépendance ?

On utilise les mêmes quatre critères que pour les autres dépendances :

1. L’obsession : penser constamment à l’entreprise, aux nouveaux projets et aux objectifs.

2. La perte de contrôle : passer à l’action même lorsqu’on avait décidé de ralentir.

3. La tolérance : besoin de toujours plus pour ressentir la même satisfaction.

4. Les conséquences négatives : effets concrets dans certaines sphères de la vie : la santé physique ou mentale, les relations, les finances ou le plaisir de vivre.

Une question dérangeante mais essentielle

Beaucoup d’entrepreneurs se reconnaissent dans cette phrase :

« Quand j’ai des projets, je vais bien. Quand j’arrête, ça va moins bien. »

Ce n’est pas un manque de passion. C’est souvent un système nerveux surstimulé qui ne sait plus ralentir.

Quelques questions utiles

  • Est-ce que j’ai encore accès au plaisir de vivre quand je ne suis pas en train de développer, de performer ou d’avoir de nouveaux objectifs ?
  • Ma valeur personnelle dépend-elle de ma performance actuelle ?
  • Quand je ralentis, est-ce que je me repose… ou est-ce que je m’agite intérieurement ?

Ajuster sans renier qui l’on est

L’ambition n’est pas le problème. La stimulation constante l’est. L’enjeu n’est pas d’abandonner les projets, mais d’éviter l’activation continue du système de récompense. En alternant intensité et récupération, on protège son équilibre neurobiologique et on maintient sa capacité à ressentir du plaisir dans des expériences plus simples.

Voici quelques pistes regroupées sous l’acrostiche DOPAMINE © :

DDosez vos sources de plaisirs intenses, modérez vos attentes dopaminergiques.

OOsez accepter l’inconfort et l’ennui après le plaisir, le temps que le cerveau se rééquilibre.

PPoursuivez vos objectifs à long terme en savourant le voyage.

AAnticipez que l’inconfort et le manque après un projet sont normaux et temporaires.

MMarquez une pause pour célébrer et fermer le cycle avant de repartir pour un autre projet.

IIdentifiez les déclencheurs et établissez des limites.

NNourrissez votre esprit avec des expériences moins stimulantes, mais réparatrices.

EÉtablissez une hygiène de vie.

En conclusion

Une entreprise, on la surveille avec des indicateurs précis. L’humain mérite les siens.

La dépendance à l’entrepreneuriat ne commence pas par un excès : elle commence souvent par une qualité poussée trop loin. Se poser la question, « suis-je dépendant à l’entrepreneuriat ? », n’est pas un aveu de faiblesse. C’est souvent le début d’un rééquilibrage intelligent.

Acrostiche DOPAMINE © Pierrette Desrosiers

Cette chronique a d’abord paru dans La Revue Holstein Québec, édition de mars 2026

Questions fréquentes

Qu’est-ce que la dépendance à l’entrepreneuriat ?

C’est un phénomène étudié en psychologie du travail et dans les sciences de la motivation. L’engagement entrepreneurial glisse vers une forme de dépendance lorsque la stimulation liée aux projets devient nécessaire pour se sentir bien et que l’arrêt devient inconfortable. Une recherche de stimulation et de plaisir qui mène à une adaptation des circuits neuronaux, créant ainsi un besoin de « toujours plus » pour maintenir le même niveau de satisfaction.

Quels sont les signes de la dépendance à l’entrepreneuriat ?

On utilise les quatre mêmes critères que pour les autres dépendances. L’obsession, c’est-à-dire penser constamment à l’entreprise, aux nouveaux projets et aux objectifs. La perte de contrôle, c’est passer à l’action même lorsqu’on avait décidé de ralentir. La tolérance, c’est le besoin de toujours plus pour ressentir la même satisfaction. Et les conséquences négatives, c’est-à-dire les effets concrets sur la santé physique ou mentale, les relations, les finances ou le plaisir de vivre.

Pourquoi je ne ressens plus de plaisir malgré mes réussites ?

À force de stimuler le système de récompense, le cerveau s’adapte. Les récepteurs dopaminergiques deviennent moins sensibles. Avec le temps, il faut plus de projets, plus de défis et plus d’intensité pour ressentir la même satisfaction. Résultat : les plaisirs simples perdent leur saveur. Un souper tranquille, une fin de semaine de congé ou le rire de ses enfants peuvent sembler fades. C’est le phénomène d’habituation.

Comment sortir de la dépendance à l’entrepreneuriat sans renoncer à l’ambition ?

L’ambition n’est pas le problème. La stimulation constante l’est. L’enjeu n’est pas d’abandonner les projets, mais d’éviter l’activation continue du système de récompense. En alternant intensité et récupération, on protège son équilibre neurobiologique et on maintient sa capacité à ressentir du plaisir dans des expériences plus simples.

À propos

Pierrette Desrosiers, M.Ps. est psychologue du travail, spécialisée en entreprises familiales, TDAH entrepreneurial, dynamiques de couples en affaires et leadership féminin. Depuis 25 ans, elle accompagne des entrepreneurs et des familles en affaires à bâtir des entreprises rentables et agréables à vivre.

Conférencière, formatrice et auteure.

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